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BioGNL marin : un carburant vert comme un dollar
L’armateur CMA CGM, troisième au monde pour le transport maritime par conteneurs et également un des tout premiers logisticiens, fait sa publicité sur le carburant vert.
Ainsi son bâtiment le plus moderne, le Notre-Dame, un porte- conteneurs d’une capacité de 24 000 boîtes baptisé en grande pompe le 2 juillet au Havre, a fait un plein de 11 000 mètres cubes de bioGNL quelques jours plus tard, à Rotterdam. L’armateur l’a immédiatement fait savoir, prétendant que l’utilisation de ce carburant ouvrait la voie à la « décarbonation » du transport maritime.
Il est vrai que les moteurs des cargos rejettent 3 % du total des gaz à effet de serre, depuis des dizaines d’années. De plus, ils utilisent encore pour la plupart du fuel lourd, émettant un oxyde de soufre particulièrement polluant. Les travailleurs et riverains des grands ports en bénéficient souvent plus que de la brise marine…
Mais le GNL est un carburant tout aussi fossile que le pétrole. Sa combustion, si elle supprime quasiment la production d’oxyde de soufre, ne réduit que de 30 % celle de CO2. De plus, il présente, étant gazeux, une inquiétante propension à la fuite. D’abord acheminé par gazoduc, en particulier depuis la Russie, il est désormais principalement transporté par bateau depuis le Golfe persique et, surtout, depuis les États-Unis. Cette opération exige que le gaz soit liquéfié au port de départ, opération qui divise son volume par 600, puis gazéifié au port d’arrivée pour être injecté dans un gazoduc. Les bateaux récents des grands armateurs, en particulier ceux de la CMA CGM, fonctionnent avec ce carburant.
Le bio GNL, utilisé pour le soutage du Notre-Dame, provient lui de la méthanisation des déchets de l’agriculture. Les fonds publics ont tellement subventionné l’installation de méthaniseurs (jusqu’à 30 % de l’investissement en France) que ces dômes mystérieux ont surgi un peu partout, devenant un ornement fréquent des grandes exploitations agricoles. Les méthaniseurs ne transforment pas exclusivement la bouse de vache et le purin d’ortie en produit commercialisable. Désormais, certaines terres arables qui pourraient produire de la nourriture sont cultivées pour les méthaniseurs. À l’échelle du globe, cela représente 32 millions d’hectares, l’équivalent de la surface de l’Italie. Ce carburant n’est certes pas fossile et sa production n’empoisonne pas l’humanité, elle se contente de la priver de nourriture.
Le remplacement du fuel lourd par le GNL, bio ou pas, n’a donc pas toutes les vertus écologiques dont le parent ses promoteurs. Mais ce n’est pas très important, car, à vrai dire, l’opération avait un autre but. Il y a plus de 25 ans, les trois grands armateurs européens MSC, Maersk et CMA CGM, déjà en position dominante dans le transport de conteneurs, ont vu dans les prétentions écologistes des gouvernements et de l’Union européenne un excellent moyen de contribuer à renouveler leur flotte aux frais des comptes publics et même à ceux de leurs concurrents moins influents.
Les États, et la France au premier chef, ont alors débloqué des milliards pour aider les malheureux armateurs à devenir vertueux, édicté des taxes carbone sur le transport maritime destinées à aider ceux qui commençaient à se verdir et qui en étaient évidemment exemptés, nommément les « trois sœurs ». Ils ont participé au financement, voire entièrement pris à leur compte, les aménagements portuaires nécessaires et mis dans la course, avec les avantages afférents, les grands énergéticiens dont TotalEnergies et Engie. En France, l’État a mobilisé pour cela, 25 ans durant, tous ses services. Il s’agissait de coordonner les ministères de l’Industrie, du Commerce, de la Marine, de l’Énergie, de l’Aménagement du territoire et les administrations des grands ports maritimes au seul bénéfice de CMA CGM. La somme des décrets, résolutions, rapports et synthèses en tout genre consacrés à ce travail remplirait des bibliothèques.
L’opération, dont le coût est bien évidemment inconnu et, au sens propre, inestimable, a réussi. CMA CGM et ses deux compères sont devenus hégémoniques en partie grâce à cette manœuvre et alignent chaque année des bâtiments neufs, toujours plus performants, enserrent la planète et son économie dans un étroit filet, font des bénéfices records, étendent leurs empires dans toutes les directions et n’ont plus personne pour les concurrencer. L’économie n’en est évidemment pas plus verte pour cela et même plutôt moins.