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il y a 70 ans
États-Unis : le boycott des bus de Montgomery
Le 1er décembre 1955, la police arrêtait la couturière noire Rosa Parks pour avoir refusé de céder sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery, aux États-Unis. Les autorités n’imaginaient pas que cette injustice, parmi toutes celles endurées par la population noire des États-Unis, allait déclencher un mouvement massif contre la ségrégation.
Après la Deuxième Guerre mondiale, dans laquelle les Noirs américains avaient été engagés au nom de défense de la liberté, soit dans l’armée soit à l’arrière dans l’industrie de guerre, une fraction de plus en plus importante voulait en finir avec les lois racistes, la violence et la ségrégation quotidienne qu’ils subissaient. Dans les villes du Sud comme Montgomery, capitale de l’Alabama, la concentration des Noirs leur donnait un poids qu’ils n’allaient pas tarder à utiliser.
Ouvriers à qui on interdisait les emplois qualifiés et mieux payés, domestiques chez des familles blanches dans des quartiers où elles n’avaient pas le droit de résider, employés dans des commerces où ils n’avaient pas le droit de faire leurs courses, ils ne supportaient plus l’exploitation conjuguée aux injustices raciales. Il existait aussi une frange de petits bourgeois noirs, enseignants, commerçants, médecins, avocats, pasteurs, contrariés dans leurs ambitions par le racisme d’État.
Les uns et les autres étaient indignés par les mesquineries de la ségrégation quotidienne : il leur était interdit d’utiliser les mêmes toilettes que les Blancs, d’emprunter les mêmes portes, de boire à la même fontaine à eau, d’entrer dans les mêmes snacks, de s’asseoir à l’avant des bus. Un boycott massif de ceux-ci avait d’ailleurs déjà eu lieu en 1953 à Baton Rouge, capitale de la Louisiane, qui avait permis d’atténuer la ségrégation.
Des militantes déterminées
À Montgomery, Rosa Parks n’était pas la première femme noire à oser refuser de céder sa place à un Blanc dans un bus au cours de l’année 1955. Claudette Colvin, qui est décédée très récemment, avait quinze ans lorsqu’elle fut arrêtée pour ce motif. Mais les dirigeants locaux de la NAACP, une organisation noire de lutte pour l’égalité des droits civiques, ne voulurent pas alors lancer une mobilisation. Bien plus tard, Claudette Colvin expliqua qu’ils avaient choisi Rosa Parks parce que sa peau plus claire « l’associait à la classe moyenne ».
En effet, la NAACP menait essentiellement des combats sur le terrain judiciaire où il s’agissait d’amadouer des juges blancs. Sa politique consistait à trouver des appuis dans l’appareil d’État américain, surtout au niveau fédéral et si possible à la Maison Blanche, qui pourtant fermait les yeux sur le racisme le plus brutal qui sévissait dans le Sud. Dans les tribunaux, ses avocats plaidaient le respect des supposées « valeurs américaines » de liberté et de démocratie. Les dirigeants de la NAACP se faisaient les porte-voix d’une petite bourgeoisie noire qui suppliait le pouvoir blanc de lui laisser une place au soleil.
Étant souvent la seule organisation noire militante dans le Sud, la NAACP attira au début des années 1950 beaucoup de ceux qui voulaient en finir avec la ségrégation. Claudette Colvin commença à y militer au lycée. Rosa Parks, âgée de 42 ans, en était déjà une militante de longue date lorsque, le 1er décembre 1955, elle fût arrêtée, brièvement emprisonnée et condamnée à une amende.
Un mouvement profond
Le soir de l’arrestation de Rosa Parks, l’organisation locale des femmes noires appela au boycott de la compagnie de bus, dont la clientèle était majoritairement noire. La NAACP lui emboîta le pas, des étudiants distribuèrent 35 000 tracts à la population noire. Le 5 décembre, le boycott était un succès car la population se mobilisait. Elle allait le faire durant toute l’année 1956, transformant des milliers de femmes et d’hommes en militants à l’image de Rosa et de Claudette.
Ce n’était pas un mouvement passif. Au contraire, on s’organisait pour du covoiturage, les chauffeurs de taxi noirs faisaient payer la course au même prix qu’un ticket de bus. Beaucoup se levaient plus tôt le matin et rentraient du travail plus tard le soir car ils marchaient au lieu de prendre les bus qui circulaient presque à vide. La population noire mobilisée recevait des encouragements et de l’aide de tous les États-Unis : on leur envoyait des chaussures pour remplacer les leurs usées. Des Blancs véhiculaient leurs domestiques noires dont ils ne pouvaient se passer.
Les autorités blanches de Montgomery, élues dans cette ville à majorité noire où beaucoup d’habitants étaient empêchés de voter, étaient furieuses. Elles voulurent imposer des amendes aux taxis pour la pratique de tarifs trop faibles. Elles ordonnèrent à la compagnie de bus de ne plus desservir les quartiers noirs, ce qui n’était de toute façon plus rentable faute de clients. Sous divers prétextes les piétons noirs étaient arrêtés, harcelés par la police. Rosa Parks fut jetée une fois de plus en prison, ainsi que Martin Luther King, pasteur à Montgomery, à qui la NAACP avait demandé de diriger le mouvement.
La nuit, des racistes faisaient exploser des bombes dans des églises noires qui servaient de lieu de réunion. Le domicile de Martin Luther King fut aussi plastiqué. Aux centaines de gens en colère rassemblés devant chez lui le lendemain, il conseilla de ne pas s’armer, de rentrer chez eux et de prier pour l’amour des Blancs.
Mais ce ne furent ni les sermons ni les prières qui frayèrent le chemin vers la victoire. Ce fut la mobilisation qui, face à l’adversité, ne faiblit pas durant des mois. Elle fut telle qu’une partie de l’appareil d’État, qui savait que le mouvement de Montgomery pouvait se propager et s’en inquiétait, amorça un recul.
En juin 1956, un juge fédéral décida que la ségrégation dans les bus était illégale. Face à l’opposition de l’État d’Alabama, il fallut encore six mois de mobilisation pour que la Cour suprême confirme cette décision. La compagnie de bus céda alors et le boycott de 382 jours prit fin le 20 décembre 1956.
Une étape dans un combat plus large
La victoire était encore incomplète. Les racistes les plus virulents ne s’avouaient pas vaincus : les jours suivants, ils firent sauter encore cinq églises et le domicile d’un militant ; ils tirèrent sur des bus, blessant une femme enceinte, ce qui donna prétexte à la municipalité pour interrompre leur circulation pendant des semaines.
La ségrégation continua encore à sévir dans bien d’autres domaines à Montgomery, sans parler du reste du pays. En mars 1957, la municipalité la renforça par un arrêté déclarant « illégal pour des Blancs et des gens de couleur de jouer ensemble ou en compagnie les uns des autres, aux cartes, dés, dominos, dames, échecs, billard, baseball, football, golf, athlétisme et natation ».
Le mouvement de Montgomery était une démonstration spectaculaire de la volonté de lutte de la population noire, et allait marquer une étape importante dans l’extension et l’approfondissement de ses combats.