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Île Maurice : émeutes sur fond de misère
À l’île Maurice, un pays de 1,2 million d’habitants situé dans l’océan Indien, les émeutes les plus importantes depuis un quart de siècle se sont produites au cours de la semaine du 12 octobre.
Dans la nuit du 9 au 10 octobre, une femme de 27 ans, Élodie Thomas, a été grièvement blessée à la nuque par le tir d’un policier, alors qu’elle était dans un minibus qui ramenait les employées d’une grande surface de Camp-Levieux, un quartier ouvrier de la commune de Rose-Hill. Les détails qui ont ensuite filtré sur la non-assistance des policiers à la victime ont beaucoup choqué. Deux jours plus tard, les émeutes éclataient, ciblant les véhicules de police, huit commissariats, des infrastructures publiques et une centaine de caméras de vidéosurveillance. Accusant les barons de la drogue d’être à l’origine des émeutes, le gouvernement du Premier ministre Navin Ramgoolam a fermé les écoles et imposé un couvre-feu pendant quatre jours. Cent quatre-vingt huit personnes ont été arrêtées, parfois de tout jeunes adolescents, et plusieurs dizaines d’entre eux sont toujours en détention.
Quelques jours avant le tir policier, des habitants de Camp-Levieux et d’autres parties de l’île avaient manifesté pour réclamer de l’eau. Dans les zones les plus touchées par la pénurie, l’eau n’est disponible que de 3 heures à 8 heures du matin. Certes, l’île Maurice connaît une sécheresse mais, sur le fond le problème est plus large : le réseau est ancien, près de 60 % de l’eau traitée est perdue et l’argent nécessaire pour une rénovation complète du réseau n’est pas investi. En même temps, les piscines des hôtels et des villas de luxe sont pleines et l’herbe des terrains de golf est bien verte.
Les paysages de carte postale, la mer turquoise, la barrière de corail et les plages de sable fin de l’île Maurice attirent en effet des touristes du monde entier, ainsi que des étrangers fortunés qui s’approprient les littoraux à prix fort. Le pays compte une des fiscalités les plus avantageuses pour les riches, n’imposant ni les plus-values ni les successions. Le gouvernement a créé des « visas dorés » accessibles aux étrangers qui investissent dans l’immobilier ou dans des entreprises locales. L’île est en quelque sorte devenu un paradis pour millionnaires venus d’Europe, d’Asie ou d’Afrique du Sud.
La grande majorité des Mauriciens sont des créoles, comme les habitants de Camp-Levieux, ou des Indo-Mauriciens, qui descendent respectivement d’esclaves africains et de travailleurs engagés indiens, amenés dans cette île par les puissances coloniales, hollandaise, française puis britannique, en particulier pour cultiver la canne à sucre et enrichir les planteurs. Aujourd’hui, nombre de ces femmes et de ces hommes vivent dans des cases ou dans des bidonvilles. Au-delà du manque d’eau, la population pauvre de l’île voit son niveau de vie laminé par l’inflation, aggravée parce qu’une grande partie des biens de consommation courante sont importés. Toute une partie de la jeunesse, sans perspective, bascule dans la délinquance et dans la drogue. Les Mauriciens des classes populaires se retrouvent même privés de leurs plages, privatisées par les hôtels et les villas qu’ils construisent de leurs mains, et dans lesquelles ils font le ménage ou préparent les repas pour quelque 300 euros par mois.
À sa petite échelle, Maurice est en quelque sorte un concentré des inégalités du capitalisme contemporain, avec tous les ferments pour des explosions sociales comme celle qui vient de se produire.