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Inde : la jeunesse étudiante défie le pouvoir
Depuis le printemps, des millions de jeunes défient le pouvoir du Premier ministre suprématiste hindou, Narendra Modi. Mi-octobre, des manifestations massives ont été durement réprimées dans la capitale, New Dehli, et des milliers de manifestants ont été arrêtés, dont plusieurs dirigeants du Parti du peuple des cafards (CJP), qui en est l’initiateur.

Cette organisation, dont les initiales tournent en dérision celles du Parti du peuple indien (BJP) qui dirige le gouvernement fédéral depuis 2014, est née sur Instagram, en mai 2026, d’un compte créé par Abhijeet Dipke, un étudiant vivant alors aux États-Unis. Il entendait protester contre le mépris du président de la Cour suprême indienne qui avait qualifié de « cafards » et de « parasites » les jeunes chômeurs critiques de l’action gouvernementale. Ironiquement, Abhijeet Dipke avait fixé les conditions pour rejoindre son mouvement : être « fainéant », « au chômage », passer « tout son temps sur Internet » et disposer d’une « capacité professionnelle à se plaindre ». Malgré les mesures de censure numérique, l’initiative cumula aussitôt des dizaines de millions d’abonnés, et jeta des centaines de milliers d’étudiants dans les rues.
Modi voulut tuer dans l’œuf la contestation. En sus de la répression, il chercha par ses multiples relais à la disqualifier, l’accusant d’être le produit d’une « attaque vicieuse » orchestrée par la gauche marxiste contre le « capitalisme national » et d’un « plan terrifiant pour l’effondrement institutionnel ». Les arrestations et les actes d’intimidation se multiplièrent. Mais la résistance ne fit que s’amplifier, suite à la révélation de fraudes et de fuites massives aux examens, symptômes de la corruption qui gangrène des pans entiers de l’appareil d’État. Le mouvement dénonça parallèlement la misère extrême des écoles du pays et exigea la démission du ministre de l’Éducation. Le 25 juillet, Modi dut le lâcher.
La colère a été relancée par la révision des listes électorales qui a mené à la radiation de 130 millions d’électeurs parmi la minorité musulmane et dans les classes les plus pauvres. Le CJP exige désormais le départ du chef de la commission électorale et l’annulation de ce texte fait pour permettre à Modi de se maintenir au pouvoir lors des prochaines élections.
La révolte provient des étudiants des grandes villes et de la petite bourgeoisie, qui constituait une large partie de la base électorale du BJP. 90 % des emplois demeurant précaires, c’est-à-dire sans contrat de travail ni droits, l’accès à l’université et à la fonction publique par la voie des concours est pour beaucoup le seul espoir d’une vie meilleure. Depuis 2014, malgré la croissance démographique, Modi a en outre divisé par deux la part du budget consacré à l’éducation. Dans ce pays d’un milliard et demi d’habitants, dont 600 millions de moins de 25 ans, le chômage touche environ 40 % des diplômés de l’université. Un étudiant se suiciderait toutes les heures. Le Parti des cafards a en quelque sorte transformé leur précarité en identité politique. Il réclame notamment un investissement massif dans les écoles publiques, un plan de relance de l’emploi pour les jeunes diplômés et une redistribution « plus juste » des richesses.
Les dirigeants du CJP nient avoir la moindre ligne politique. S’ils dénoncent l’autoritarisme de Modi, ils affirment être « neutres » et n’avancer que des « mesures concrètes » : une meilleure représentation des femmes, un accès libre à internet et le droit de manifester.
D’abord distant à son égard, le Parti du Congrès, le principal parti d’opposition, qui a dirigé l’Inde durant des décennies et est largement responsable de la situation générale du pays, lui a apporté son soutien en espérant en tirer des bénéfices électoraux. Quant aux syndicats étudiants liés aux deux principaux partis se réclamant du communisme (sous une forme réformiste et maoïste notamment), ils entraînent une partie des manifestants et fournissent à la contestation une aide logistique. Mais ils n’apparaissent pas comme une direction alternative ni ne cherchent à s’adresser aux classes exploitées.
Grâce à sa détermination, ses initiatives et la sympathie qu’elle inspire, cette fraction de la jeunesse a montré que le pouvoir est fébrile et qu’il est possible de le faire reculer.