Italie : exploitation et salaires aux pièces à l’ère d’internet04/03/20262026Journal/medias/journalnumero/images/2026/03/une_3005-c.jpg.445x577_q85_box-0%2C7%2C1265%2C1644_crop_detail.jpg

Dans le monde

Italie : exploitation et salaires aux pièces à l’ère d’internet

Cet article est traduit du journal de nos camarades de « L’Internazionale » (UCI – Italie).

Sur le site de l’entreprise de livraison à domicile Glovo, sous le slogan « deviens rider ! », un jeune garçon aux traits indiens sourit en téléchargeant l’application qui lui permettra de devenir livreur à domicile une douzaine d’heures par jour, pour gagner une misère sans avoir aucun droit.

Le procureur milanais Paolo Storari a ordonné la mise sous administration judiciaire de Foodinho, la filiale italienne qui gère les opérations de la société espagnole Glovo, l’une des plateformes de livraison de repas et autres services à domicile les plus populaires en Italie. L’entreprise fait l’objet d’une enquête pour exploitation et dégradation des conditions de travail d’environ 40 000 livreurs à travers le pays. Ce n’est pas la première fois que le parquet de Milan s’intéresse à ce secteur opaque ; en 2021, il avait rendu une décision retentissante à l’encontre de quatre entreprises : Just Eat, Uber Eats, Deliveroo et Glovo-Foodinho, les contraignant à embaucher plus de 60 000 livreurs et à verser 733 millions d’euros d’indemnités.

Depuis des années, ce secteur d’activité est connu pour l’exploitation sans retenue de travailleurs qui ont bien du mal à s’organiser pour se défendre étant donné la nature même de leur travail, qui les isole les uns des autres. Chaque livreur se retrouve seul face à une application qui lui dicte son temps de travail, ses déplacements et le met en concurrence avec les autres livreurs. S’y ajoutent la précarité du travail lui-même mais aussi celle des travailleurs qui l’effectuent, souvent étrangers et éloignés des milieux syndicaux. Le vide a d’ailleurs été rempli par l’UGL, syndicat lié à la droite, qui a signé en 2020 un accord avec l’association des plateformes de livraison à domicile qui constitue une véritable trahison des intérêts des travailleurs, puisqu’il avalise le travail à la pièce sans aucun salaire fixe, l’absence de prise en charge en cas de maladie et le caractère « autonome » du travail.

Malgré tout, les livreurs ont essayé de s’organiser, refusant en bloc cet accord-trahison. Ils ont mené des grèves spontanées et, en février 2021, sont parvenus à organiser une première assemblée nationale et à organiser ensuite une première grève, en mars, qui avait permis de bloquer largement les livraisons dans plus de trente villes italiennes. La grève avait contraint le colosse Just Eat à embaucher les livreurs et permis d’appliquer le contrat prévu pour les travailleurs du secteur logistique. Pour la première fois, les livreurs étaient payés à l’heure travaillée, avaient des jours de congé, une sécurité sociale et des indemnités en cas d’arrêt maladie ou d’accident de travail.

Alors que le contrat honteux de l’UGL est arrivé à son terme depuis longtemps, le syndicat continue à défendre les conditions de travail indécentes qu’il permet aux plateformes. [...]

La « dignité salariale » qu’il vante n’existe pas, l’enquête du procureur de Milan montre que les paies des livreurs se situent sous le seuil de pauvreté, avec des prix allant de 2,50 à 3,70 euros par livraison, temps d’attente compris. Quant aux garanties pour les travailleurs, elles sont inexistantes : la journée de travail peut durer douze heures, pas forcément consécutives et le livreur est contraint de louer ou d’acheter son vélo, de payer toutes les dépenses en cas de dégâts ou d’accident. Tout le matériel nécessaire aux livraisons est à sa charge, du casque de vélo à la glacière, en passant par la casquette et le gilet portant le logo de l’entreprise. Les intempéries l’hiver, la chaleur l’été, donnent droit, du moins sur le papier, à une indemnité de 15 %.

Le tout sous la surveillance de l’application qui enregistre tout retard de livraison et, quelle qu’en soit la raison, la traduit immédiatement en pénalité contre le livreur, qui reçoit alors moins de commandes, et gagne donc encore moins. C’est un système esclavagiste qui tourne dans les rues, sous les yeux de tous.

Mais sur le site de Glovo, c’est un autre monde qui se déploie, qui explique au livreur qu’il peut « profiter de la flexibilité, gagner de l’argent à son rythme grâce à Glovo » et ajoute « tu es libre de gagner de l’argent quand tu veux »... Sans commentaires !

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