Russie : l’économie de guerre et ses ravages22/04/20262026Journal/medias/journalnumero/images/2026/04/une_3012-c.jpg.445x577_q85_box-0%2C7%2C1265%2C1644_crop_detail.jpg2026-04-22

Dans le monde

Russie : l’économie de guerre et ses ravages

Ce ne sont plus des commentaires occidentaux « hostiles », mais Poutine lui-même qui l’affirme : le 15 avril, lors d’une réunion consacrée à l’économie, il a reconnu que le PIB (produit intérieur brut) de la Russie avait reculé de 2 % en deux mois, laissant entendre que la situation économique du pays devenait préoccupante.

Elle l’est assez pour que, dans un courrier rendu public, le PDG de la première compagnie pétrolière du pays, Rosneft, ait proposé au président russe de « secouer le monde des affaires en cette période difficile pour le pays ». Il a proposé le lancement d’obligations d’État pour financer le budget militaire. Certains de ses pairs ne se le sont pas fait dire deux fois : l’un d’eux a même versé aussitôt l’équivalent d’un milliard d’euros.

Le Kremlin a déjà forcé les oligarques et autres privilégiés du régime à reverser un peu de ce qu’ils pillent avec son aide dans le pays. Mais en ce moment, Poutine a grand besoin de donner l’impression à la population qu’elle n’est pas seule à faire les frais de son « opération militaire spéciale ». Car, outre qu’elle n’entrevoit pas de fin à une guerre qui réclame toujours plus de chair à canon, la prolongation du conflit signifie une forte dégradation de l’économie, avec des conséquences encore plus désastreuses pour les classes populaires.

L’édition russe de Forbes en donne un indicateur. Pour la première fois depuis 25 ans, le nombre des commerces en Russie diminue. En un an, Moscou a perdu 4 500 magasins, Saint-Pétersbourg 3 000 et ailleurs « la situation n’est pas meilleure. Cela va des épiceries de quartier aux supermarchés et des kiosques de fruits aux magasins de téléphonie ou de vêtements », précise le média russe en exil Dojd’. Les raisons ? La hausse de la TVA, celle des coûts de distribution et de production, sur fond de baisse du pouvoir d’achat et d’inflation élevée, surtout dans l’alimentaire.

Officiellement, l’inflation s’établit à 5,6 % : en fait elle est bien plus forte, le budget militaire engloutissant la moitié des dépenses publiques. Les salaires, eux, ne suivent pas. S’ajoute à ces difficultés la plaie des salaires non versés dans les services, l’industrie civile et même dans certains établissements du complexe militaire.

Jusqu’en 2024, les entreprises, dopées par les commandes militaires, semblaient se jouer des sanctions occidentales. Elles faisaient face en obtenant facilement des prêts bancaires. Elles avaient l’appui du gouvernement qui a, par exemple, versé 252 milliards de dollars de soutien financier, en plus des 530 milliards alloués au complexe industriel de défense. Or, le pilier bancaire de ce dernier, PSB Bank, a, selon le Moscow Times, fini l’année 2025 dans le rouge malgré l’aide de l’État. Et toutes les autres banques ont enregistré des bilans en recul, voire des pertes, même MKB, pourtant liée au pétrolier Rosneft. Et cela ne s’arrête pas là. Selon Rosstat, service des statistiques, 17 200 entreprises affichent des pertes importantes.

Le renchérissement du crédit dû à l’inflation – au moins 15 %, ce qui le rend inaccessible – multiplie les défauts de paiement des entreprises. Quant aux particuliers, le nombre de ceux qui ne parviennent plus à rembourser leurs dettes explose. Selon la Banque centrale de Russie, la somme des dettes personnelles impayées, dont un tiers de crédits à la consommation, a augmenté de 58 % depuis le début de la guerre. Et c’est une moyenne car, dans les régions les plus pauvres, la hausse atteint 429 % au Daghestan, 315 % en Ingouchie, 287 % en Tchétchénie…

Un secteur économique au moins semble prospérer : celui des agences de recouvrement de dettes. Celles-ci fleurissent un peu partout, certaines affichant des revenus qui dépassent cent millions d’euros par an. Ce secteur se porte si bien que, en mars, à Moscou un forum « des professionnels du recouvrement et de la gestion des créances » a réuni 1 500 de ces vautours.

Inutile de dire que les surendettés, surtout dans les classes populaires des régions les plus déshéritées, n’ont aucun espoir de s’en sortir. Car, même si la loi russe prévoit que l’État efface les dettes de qui signe un contrat d’engagement militaire, le pauvre « volontaire » pour aller combattre en Ukraine troque un cauchemar contre un autre encore plus mortel. Faut-il s’étonner dans ces conditions que, début 2026, même les instituts de sondage autorisés par le régime notent une baisse inédite de la cote de popularité de Poutine ?

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