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Guerre économique dans l’industrie chimique
Depuis 2022, les attaques se succèdent contre les travailleurs de l’industrie chimique en Europe. Rien qu’en France, ExxonMobil, Solvay, Domo, Vencorex, Arkema ont licencié ou fermé des sites de production. En 2023, le leader mondial, le groupe allemand BASF, a annoncé la suppression de 2 600 postes en Europe et la fermeture de plusieurs usines, puis en octobre une saignée supplémentaire de 600 emplois sur son site d’Anvers.
Le secteur de la chimie illustre la crise actuelle de l’économie capitaliste : les capacités de production n’ont jamais été aussi grandes dans le monde, mais le marché se restreint. La concurrence s’exacerbe à l’échelle mondiale, sur fond de guerres et de politiques protectionnistes qui modifient les rapports de force. Les capitalistes de la chimie en Europe prennent prétexte des conséquences de la guerre en Ukraine sur les prix de l’énergie et de la concurrence chinoise pour justifier leur guerre sociale et mendier des aides publiques. Mais ils cherchent surtout à maintenir leurs profits en risquant la peau des travailleurs, et en laissant vieillir des installations dans lesquelles ils n’ont pas voulu investir.
La chimie, industrie des industries
L’industrie chimique, née avec la révolution industrielle, produit essentiellement pour les autres industries : les matières plastiques sont présentes dans les textiles artificiels, l’automobile, le bâtiment (dans les revêtements, les isolants ou l’emballage) ; d’autres produits sont utilisés dans les peintures, les additifs alimentaires, la pharmacie, l’électronique et l’informatique.
Au fil des faillites, des rachats, des crises et des guerres, de grandes entreprises ont émergé de la multitude d’entreprises concurrentes des origines. Produisant d’abord pour leur marché national, elles ont étendu leurs tentacules sur le monde entier : DuPont, Dow Chemical et Monsanto aux États-Unis, Pechiney et Rhône-Poulenc en France, BASF et Bayer en Allemagne.
Les ouvriers de la chimie subissent les rythmes épuisants et usants pour la santé du travail posté. Pour des raisons essentiellement techniques, mais aussi de recherche de rendement, l’essentiel des installations chimiques fonctionne en continu : des opérations se font à chaud sur des matières qu’il est impossible de laisser refroidir sans risquer de boucher les conduites et d’arrêter les installations pour plusieurs semaines. Les travailleurs qui contrôlent ces installations sont donc présents 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, selon des roulements complexes qui alternent des matinées, des après-midi, des nuits (rythme posté 4 × 8 ou 5 × 8), ou des alternances de postes de 12 heures de jour et de nuit, y compris le week-end et les jours fériés, et qui imposent de vivre en décalage avec l’ensemble de la vie sociale…
Cette industrie manipule, utilise et fabrique des produits dangereux, et sa gestion par les capitalistes, avec son cortège d’économies sur le personnel et la maintenance, a provoqué de nombreuses catastrophes industrielles meurtrières : la pire, l’explosion à Bhopal, en Inde, en 1984 de l’usine de la multinationale américaine Union Carbide (aux mains ensuite de Dow Chemical), a fait au moins 25 000 morts, en particulier parmi les habitants des bidonvilles mitoyens. Mais des dizaines d’explosions ont touché les usines produisant du nitrate d’ammonium pour les engrais, faisant par exemple 561 morts en 1921 à Ludwigshafen en Allemagne, et 31 morts à l’usine AZF à Toulouse en 2001, des centaines de blessés et des destructions dans plusieurs quartiers populaires. En décembre, une explosion suivie d’un incendie dans l’usine Elkem, qui produit du silicone au sud de Lyon, a tué deux travailleurs.
Quant à la pollution des sols, de l’eau et de l’air, quant à l’exposition des travailleurs à des produits dangereux pour la santé, c’est le règne de l’opacité et de l’irresponsabilité : en France, la loi n’oblige même pas les patrons à donner aux ouvriers les fiches d’exposition aux différents produits parfois cancérogènes ou mutagènes qu’ils ont manipulés. Depuis quelques années, on découvre comment Arkema, Solvay, BASF en Europe, et DuPont aux États-Unis, ont répandu des PFAS (ou polluants éternels) dans les nappes phréatiques, les lieux d’habitation, les cours d’école, au mépris des conséquences pour les travailleurs comme pour les riverains.
Des plateformes chimiques réunissant de multiples productions
Une particularité de l’industrie chimique, c’est que ses matières premières sont souvent des fluides, liquides ou gazeux, apportés par des pipelines ou par des conduites d’une unité de production voisine. Cela impose, peut-être encore plus que dans d’autres secteurs, une gestion centralisée et rationnelle.
La production s’est fréquemment développée dans d’immenses plateformes chimiques, nécessitant des investissements importants. L’archétype en est le site de naissance du géant allemand BASF, à Ludwigshafen : fondé en 1865, il occupe actuellement une surface de 10 km2 et regroupe 39 000 travailleurs. Au même endroit, on trouve la production des briques chimiques de base, issues du pétrole ou de la chimie minérale (ammoniac, chlore), ainsi que quelque 200 ateliers fabriquant des molécules qu’on retrouve partout, des gels douche aux engrais et aux colorants alimentaires, en passant par les polyamides pour les voitures, ou les vêtements de sport. Les sous-produits d’une unité servent de matière première à une autre, via plus de 2 800 kilomètres de conduites qui relient entre elles toutes ces installations. La proximité permet de faire des économies sur les réseaux de vapeur, d’électricité, de gaz, les stations d’épuration, laboratoires, infrastructures logistiques et de stockage, services de sécurité…
En France, d’importantes plateformes chimiques existent dans la région du Havre, à Fos-sur-Mer, dans le couloir de la chimie lyonnais et près de Grenoble. Mais ces immenses plateformes n’appartiennent plus à un groupe capitaliste unique. Les ateliers ont été vendus à la découpe à de multiples entreprises, aboutissant à des situations aberrantes : différents ateliers utilisant le même circuit de vapeur, ou se fournissant mutuellement en matières premières, ont un fonctionnement juridiquement indépendant, qui peut conduire, pour des raisons de coûts, à remettre en question ce fonctionnement intégré.
L’entreprise historique française Rhône-Poulenc, par exemple, a été scindée en dizaines de morceaux depuis les années 1990 : sa partie la plus rentable, la production pharmaceutique, a été séparée de la chimie pour devenir après plusieurs fusions une partie du richissime groupe Sanofi. Quant au reste, en région lyonnaise par exemple, ses anciennes usines de film plastique appartiennent au géant japonais Toray, les polyamides au groupe belge Domo, les silicones au groupe norvégien sous contrôle chinois Elkem/Bluestar, l’aspirine au groupe Seqens, la vanilline au groupe Syensqo (lui-même une scission du groupe belge Solvay)… Malgré le morcellement de la propriété, plusieurs de ces usines continuent à partager des flux de vapeur, ou sont reliées par les mêmes canalisations de transport d’hydrocarbures liquides ou de gaz comme l’azote ou l’éthylène.
Une crise de surproduction à l’échelle mondiale
Dans l’industrie chimique, les capacités de production n’ont cessé de croître dans le monde durant les dernières décennies : selon le président du lobby patronal France Chimie, auditionné par le Sénat en février 2025, « ce secteur industriel a connu quinze années de croissance ininterrompue, jusqu’à la crise liée à la pandémie de Covid-19 ». Dans cette période, le taux de profit moyen dans la chimie était supérieur au taux de profit dans l’ensemble de l’industrie.
Mais, dans cette économie capitaliste où rien n’est planifié, les périodes de croissance poussent chaque capitaliste à développer des usines, pour ne pas laisser des parts de marché et des profits potentiels à ses concurrents. De nouvelles usines chimiques ont vu le jour aux États-Unis et au Moyen-Orient du fait de l’accès à du gaz bon marché, ainsi qu’en Chine, portées par le développement de l’ensemble de l’industrie et par les investissements massifs de l’État chinois après la crise économique de 2008.
Depuis quelques années, différents secteurs, comme l’automobile ou la construction, se heurtent aux limites du marché, et leur demande en produits chimiques n’augmente plus si vite… or, pour encaisser la plus-value extorquée aux travailleurs, il faut bien vendre !
Du point de vue des capitalistes de la chimie, il y a actuellement des « surcapacités de production » : pour être rentables, ils estiment que les installations doivent fonctionner au-dessus de 80 % de leurs capacités. Or les taux d’utilisation ont chuté partout dans le monde, et particulièrement en Europe où ils sont en dessous de 75 %.
Par conséquent, les profits nets des 100 premières entreprises chimiques mondiales baissent : après un montant record de plus de 100 milliards en 2021 dans la période post-Covid, ils ont chuté à 24 milliards en 2024, bien en dessous des plus de 40 milliards de 20191.
Dans ce contexte, les capitalistes se déchirent et pressurent la classe ouvrière pour rétablir les taux de profit : ils éliminent les sites les moins rentables et condamnent les travailleurs au chômage. Si l’Europe est particulièrement touchée, c’est à cause du coût croissant de l’énergie, mais aussi parce que nombre d’installations y sont vieillissantes.
L’explosion des prix de l’énergie en Europe
En Europe, le patronat de la chimie tient un discours catastrophiste, au ton illustré par un titre de novembre 2022 du journal Les Échos : « La chimie européenne broyée entre la crise de l’énergie, la Chine et les États-Unis ».
Il est vrai que l’industrie chimique est une grosse consommatrice d’énergie, en particulier les secteurs qui fabriquent les produits de base, pétrochimie ou fabrication de chlore ou d’ammoniac. Depuis les années 2000 et le boom de l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste aux États-Unis, les entreprises produisant aux États-Unis étaient déjà avantagées par des prix de l’énergie moitié plus faibles qu’en Europe.
Le début de la guerre en Ukraine en 2022 a accentué ce déséquilibre et rebattu les cartes entre les pays impérialistes concurrents : les sanctions imposées par les États-Unis à la Russie ont fermé le robinet du gaz russe et affaibli l’économie des pays d’Europe, désunis, au profit des États-Unis et des pays asiatiques. Pour BASF en particulier, le choc a été particulièrement violent, car l’entreprise s’était organisée autour de l’importation de gaz russe à bas prix, via le gazoduc Nord Stream : sa construction était l’œuvre d’une collaboration entre l’entreprise russe Gazprom et les trusts allemands BASF et E-On, symbolisée par la présence de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder à son conseil d’administration.
Pour remplacer le gaz russe, les usines européennes ont été contraintes d’importer au prix fort des États-Unis du gaz naturel liquéfié (GNL), bien plus coûteux du fait des opérations de liquéfaction et de regazéification, et du transport par bateau : en 2024, la facture était devenue 4 à 5 fois plus élevée en Europe qu’aux États-Unis ! Les prix de l’électricité ont également augmenté à cause de leur calcul à partir du prix du gaz. D’autre part, les usines de Chine ou d’Inde ont, elles, pu accéder au pétrole russe moins cher en contournant les sanctions.
Les hausses de prix ont servi de prétexte pour imposer des sacrifices aux travailleurs, au travers du non-alignement des salaires sur l’inflation, mais aussi via des gains de productivité supplémentaires : ainsi, BASF a renoncé à une partie des suppressions d’emplois annoncées à Ludwigshafen en échange de concessions importantes acceptées par les syndicats.
En Europe, chantage aux aides publiques et investissements en berne
Les capitalistes européens de la chimie dramatisent leur situation, mais en réalité ils pleurent la bouche pleine : ils restent les premiers exportateurs de produits chimiques du monde, et ont plus que triplé le montant de leurs ventes à l’extérieur dans les vingt dernières années. S’ils insistent tant sur la légère baisse de leurs ventes depuis 2023, c’est pour réclamer des aides publiques.
Pour faire face au rétrécissement des marchés, les États-Unis, sous Biden, ont lancé en 2022 un plan de subventions inédit, l’Inflation Reduction Act, d’un montant de 369 milliards de dollars sur 10 ans, pour attirer les industriels.
Le 29 novembre 2022, Ilham Kadri, alors PDG du groupe chimique belge Solvay, s’exprimait ainsi dans le journal Les Échos : « Les États-Unis mettent en place l’environnement adéquat pour faire face aux défis actuels. Avec l’Inflation Reduction Act, les États-Unis nous disent clairement “venez, investissez, nous vous accompagnerons”. Nous avons reçu une incitation financière pour construire notre usine de matériaux pour batteries en Géorgie, une unité de production de haute spécialité. Cela couvrira 50 % de notre investissement. Pour le même type d’investissement à Tavaux, dans le Jura, nous avons reçu entre 3 et 10 %. »
Elle exprime ainsi ouvertement le chantage grossier que tous les capitalistes exercent auprès des gouvernements : si vous voulez qu’on maintienne des usines en Europe, il faut passer à la caisse. La Commission européenne a d’ailleurs promis en juin d’agir pour soutenir la chimie, via la baisse des prix de l’énergie, l’augmentation des aides publiques, la simplification de normes ou le développement de la « préférence européenne ». Mais le morcellement de l’Europe en plusieurs dizaines d’États rend le fonctionnement moins efficace qu’aux États-Unis.
Les industriels réclament que l’argent des impôts de toute la population se substitue au capital privé, pour réaliser les investissements indispensables au rétablissement de leur compétitivité. Alors que leurs taux de rentabilité ont battu des records pendant deux décennies, que les profits ont coulé à flots pour le français Arkema, le belge Solvay et les allemands BASF ou Bayer, ils ont préféré arroser leurs actionnaires plutôt que d’investir et de moderniser les installations : par exemple, BASF a versé 3 milliards de dividendes chaque année à ses actionnaires depuis 2018, et a annoncé un plan de dividendes et de rachat d’actions de 12 milliards pour les années 2025-2028.
Dans l’ensemble du secteur, les ateliers sont vieillissants. La maintenance est réduite au minimum, les effectifs sont au plancher. Les problèmes techniques s’accumulent à la suite de réparations de bric et de broc : bouchages, fuites, pompes défaillantes, mesures incohérentes. Les conditions de travail dégradées provoquent des accidents, qui vont des chutes dans les installations aux projections de produits toxiques, aux membres amputés dans des machines tournantes, et jusqu’aux morts comme récemment à Elkem Saint-Fons.
Le manque d’investissement a été relevé en juillet par le commissaire européen à l’industrie, Stéphane Séjourné, un proche de Macron : selon lui, les vapocraqueurs européens sont « obsolètes ». Ces énormes installations de la pétrochimie cassent les molécules lourdes de naphta par exemple (un dérivé du pétrole brut), pour fabriquer les composants de base que sont l’éthylène, le propylène, etc. La cinquantaine de vapocraqueurs présents en Europe ont en moyenne 45 ans d’âge… contre 29 aux États-Unis et 11 en Chine ! Une dizaine ont été fermés ou devraient l’être entre 2022 et 2027 : celui d’ExxonMobil à Notre-Dame-de-Gravenchon en France, celui de TotalEnergies à Anvers, celui de l’entreprise saoudienne Sabic en Grande-Bretagne, et celui de Dow Chemical à Böhlen en Allemagne.
Une guerre de classe à l’échelle de la planète
Face aux surcapacités de production, ces multinationales richissimes estiment que ces vapocraqueurs européens, plus vieux et plus petits que les installations dernier cri des États-Unis, du Golfe ou de Chine, ne sont pas suffisamment rentables. Mais des milliers de travailleurs au Japon, en Corée du Sud et même en Chine, sont également menacés de perdre leur emploi par suite de fermetures de vapocraqueurs.
La guerre sociale que mènent les capitalistes pour maintenir leurs profits malgré le rétrécissement des marchés est la même partout sur la planète. Dans une économie basée sur la concurrence, où rien n’est planifié, chaque multinationale s’adapte au marché, aux taxes, aux prix de l’énergie, aux subventions, sans jamais se préoccuper de l’intérêt collectif. Les crises, avec leur cortège de fermetures d’usine et de licenciements, sont le seul moyen d’adapter la production à la demande solvable. C’est le fonctionnement normal du capitalisme.
Tant pis, selon eux, si des fermetures de fabrication des produits chimiques de base, les « commodités », moins rentables, risquent de perturber par effet domino toute une chaîne de production qui en dépend et de gêner d’autres capitalistes. Et peu importe si dans le monde des besoins en produits vitaux comme la javel ou le savon ne sont pas satisfaits.
Le patriotisme économique, un piège pour les travailleurs
Ceux qui, au lieu de dénoncer cette guerre de classe menée par les capitalistes de la chimie, essayent de faire croire que le sort des travailleurs est lié à celui du patronat d’Europe, les orientent vers une voie de garage. C’est le cas des dirigeants syndicaux, dont Sophie Binet de la CGT, qui déclarait lors d’un rassemblement pour dénoncer la fermeture de l’usine chimique Vencorex à côté de Grenoble le 7 novembre 20242 : « Les Chinois ont besoin d’avoir accès au marché européen, […] ils ont besoin de racheter nos entreprises. […] On a des gouvernements qui font rentrer le loup dans la bergerie, et qui continuent à laisser grand ouverts notre industrie, notre pays, notre continent européen. »
C’est reprendre les mensonges sur la responsabilité de la concurrence chinoise, qui est d’ailleurs toujours qualifiée de « déloyale » dans les propos des médias, comme si dans la concurrence capitaliste normale, tous les coups n’étaient pas permis. Parler de « nos » entreprises et de « notre » industrie, alors qu’elles sont la propriété privée exclusive des capitalistes, c’est obscurcir la conscience des travailleurs et les désarmer dans les combats à mener.
En Allemagne, des syndicats, l’IGBCE dans la chimie, l’IG Metall dans la métallurgie sont allés jusqu’à soutenir la démarche du patronat, qui a obtenu un prix de l’électricité subventionné par l’État pour les industriels, sous prétexte de protéger les emplois. C’est faire croire que les exploités et les exploiteurs ont des intérêts communs, et que l’État pourrait être autre chose qu’un instrument du capital.
En réalité, tous les raisonnements par pays masquent à la fois la réalité de la lutte de classe, et l’aspect interpénétré des capitaux dans l’économie capitaliste mondiale. Ainsi, un des principaux vendeurs de GNL américain en Europe, qui a profité de la guerre en Ukraine pour imposer des prix de l’énergie élevés aux industriels européens de la chimie, n’est autre que le trust français TotalEnergies. Les médias français sont peu bavards sur ce cas avéré de « concurrence déloyale ».
Autre exemple : ce sont deux entreprises américaines, Dow Chemical et LyondelBasell, qui détiennent les plus grandes capacités de vapocraquage en Europe.
Les géants mondiaux de la chimie gardent certes des liens privilégiés avec le marché et l’État de leur pays d’origine, mais ils organisent leur production à l’échelle mondiale : ils ont installé des usines à proximité de chacun des trois principaux marchés mondiaux, les États-Unis, l’Europe et l’Asie.
C’est le cas pour BASF, qui possède sept plateformes chimiques intégrées dans le monde : deux en Europe (à Ludwigshafen et à Anvers), deux aux États-Unis, trois en Asie (une en Malaisie et deux en Chine). La dernière a démarré la production en novembre à Zhanjiang en Chine, un investissement record de près de 9 milliards d’euros. Face à une évolution économique imprévisible et incontrôlable, face à l’instabilité des barrières douanières, face à une possible régionalisation des échanges… les grandes entreprises se tiennent prêtes à s’adapter.
L’entreprise Syensqo (ex-Solvay) possède trois ateliers de production de l’arôme vanilline dans le monde : un en France à Saint-Fons, près de Lyon, un aux États-Unis et un en Chine. En mai 2024, elle avait cessé la production de vanilline en France, mettant l’atelier de Saint-Fons « sous cocon » et supprimant plusieurs dizaines d’emplois, sous prétexte de concurrence chinoise dans un contexte de surcapacités par rapport au marché solvable. Depuis, elle a obtenu de la Commission européenne une taxe de 131 % sur la vanille importée de Chine, et elle est en train de rouvrir l’atelier de Saint-Fons, en réembauchant bien moins de travailleurs qu’elle n’en a licencié. Mais de telles mesures protectionnistes se traduisent finalement par des hausses de prix pour les consommateurs, qui financent surtout le maintien des profits.
Le parasitisme du capital financier
À un autre niveau encore, au-dessus de ces grandes entreprises industrielles qui sont en concurrence entre elles, il y a la dictature de financiers qui exigent toujours plus de rentabilité, et qui ont des actions dans toutes les entreprises, y compris celles qui se font concurrence !
C’est le cas des Big Three, les trois plus grands fonds privés d’investissement mondiaux, qui regroupent des capitaux appartenant aux grandes familles bourgeoises américaines : à eux trois, Blackrock, Vanguard Group et State Street possèdent non seulement plus de 20 % des actions des groupes américains DuPont, LyondellBasell ou ExxonMobil, mais aussi plus de 10 % des groupes allemands BASF et Bayer, du groupe français TotalEnergies et 8 % du groupe français Arkema. Ils possèdent également des actions dans les entreprises japonaises ou coréennes, et y compris des parts non négligeables dans les filiales cotées en Bourse des entreprises chimiques chinoises, même si leur pénétration y reste plus limitée du fait du contrôle exercé par l’État chinois.
Avec ses tentacules dans toutes les plus grosses entreprises mondiales, le capital financier draine ainsi vers lui à la fois les subventions des différents États et le produit des sacrifices imposés aux travailleurs des différents pays sous prétexte de concurrence internationale !
Le parasitisme des capitalistes dans cette économie organisée à l’échelle mondiale est de plus en plus criant. Pour alimenter le magot des financiers, les entreprises se mènent une guerre absurde en y risquant la peau des travailleurs, en exploitant et en fermant les sites jugés trop peu rentables. La loi du marché, la concurrence et la course au profit aboutissent à détruire des usines, désintégrer des chaînes de production qui étaient intégrées, briser des liens économiques.
Ce gâchis gigantesque démontre la nécessité de planifier l’économie à l’échelle mondiale. Pour les militants ouvriers, la perspective à défendre n’est sûrement pas la défense d’une industrie nationale, mais la lutte commune des travailleurs à l’échelle internationale, en profitant des liens créés entre eux par l’industrie capitaliste. C’est à cette échelle, en expropriant tous ces grands groupes, en les fusionnant et en les gérant de façon collective que les travailleurs pourront permettre à l’humanité de profiter enfin des gigantesques possibilités techniques existantes.
12 février 2026
1ICIS Chemical Business, 12-18 septembre 2025, p. 23.
2Vidéo disponible sur la page Facebook de la FNIC-CGT, 7 novembre 2024, https://www.facebook.com/watch/?v=438680705928639