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- Lutte de Classe n°254
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Marx, Engels et l’Irlande
Karl Marx et Friedrich Engels, Irlande, classes ouvrières et libération nationale
Textes réunis et présentés par Richard Poulin, Syllepse, 2021
Du temps de Marx et Engels, la Grande-Bretagne était le pays le plus avancé sur le plan économique, le pays où, au rythme de la révolution industrielle, s’étaient développés le capitalisme et le prolétariat moderne, en qui ils voyaient la classe révolutionnaire de l’avenir. Ce développement industriel était adossé à une immense entreprise coloniale, commencée dès le seizième siècle par la conquête de l’Irlande. Les textes rassemblés dans ce recueil témoignent de l’attention que portèrent Marx et Engels à la question irlandaise. Il réunit des écrits sur l’Irlande, dont certains étaient jusqu’à présent inédits en français, articles et discours, extraits d’ouvrages, correspondances et notes de travail. L’introduction est rédigée par l’universitaire Richard Poulin, dont nous ne partageons pas les vues sur la question nationale au Québec ni les critiques envers Lénine.
L’intérêt de Marx et Engels répondait à des préoccupations militantes. Au prix de multiples campagnes militaires, la monarchie anglaise était parvenue à soumettre l’Irlande à la fin du dix-septième siècle. La majeure partie des terres avait été confisquée et attribuée à des colons originaires d’Angleterre ou d’Écosse. Pour cela, il avait fallu démanteler une organisation sociale où subsistaient des formes de propriété collective du sol, évoquées par Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884).
Quand l’Irlande fut rattachée officiellement au Royaume-Uni en 1801, elle se trouva encore appauvrie par la législation britannique, dictée par les classes possédantes siégeant au Parlement de Londres. Ainsi, Marx et Engels rappellent comment l’industrie textile irlandaise fut anéantie au moyen de mesures protectionnistes, ou comment les autorités profitèrent de la Grande Famine des années 1845-1849 pour expulser en masse les paysans, au prix d’un million de morts. Le sous-développement et la misère en Irlande étaient le fruit d’une politique de classe.
Or, pour les auteurs du Manifeste communiste, l’oppression nationale était un produit inévitable de l’exploitation capitaliste et de la lutte de classe. La question nationale revêtait un caractère primordial pour les révolutionnaires prolétariens. Tout au long du dix-neuvième siècle, des centaines de milliers d’Irlandais affamés émigrèrent en Grande-Bretagne, où ils vinrent accroître les rangs du prolétariat. La bourgeoisie entretenait « un antagonisme profond entre le prolétaire irlandais et le prolétaire anglais », qui constituait « le secret du maintien de son pouvoir »1. Marx et Engels combattaient inlassablement ces divisions qui affaiblissaient la classe ouvrière. Ainsi Engels, qui avait consacré aux ouvriers irlandais un chapitre de La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845), affirmait en janvier 1848 : « Les classes opprimées en Angleterre comme en Irlande doivent ou bien combattre et vaincre ensemble ou bien continuer à souffrir de la même oppression et vivre dans la même misère sous la dépendance de la classe capitaliste dominante. »2
L’internationalisme ouvrier était pour eux indissociable de la lutte pour le renversement de la bourgeoisie. « Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, proclamait le Manifeste, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation de la même manière », déclarait Marx aux militants de l’Association internationale des travailleurs (1864-1876), « Le peuple qui subjugue un autre peuple se forge ses propres chaînes. »3 Ce combat mené au sein de l’AIT fait l’objet d’un chapitre entier du recueil. Marx et Engels se heurtèrent parfois au chauvinisme de certains militants anglais qui, sous prétexte d’internationalisme, niaient le droit du peuple irlandais à son indépendance nationale. Marx démontra au contraire que l’oppression nationale imposée à l’Irlande renforçait le pouvoir des classes possédantes en Grande-Bretagne même. En effet, les forces de répression qui sévissaient en Irlande pouvaient servir à écraser ensuite la classe ouvrière en Grande-Bretagne elle-même. Marx estimait donc que les militants ouvriers britanniques devaient dénoncer les méfaits de leur propre classe dirigeante, et reconnaître le droit du peuple irlandais à son indépendance. C’est seulement sur cette base que des relations fraternelles pouvaient naître entre ouvriers britanniques et irlandais, et ainsi renforcer les positions de l’ensemble du prolétariat. La lutte nationale en Irlande était donc un facteur révolutionnaire de premier ordre ; c’est en Irlande que pouvait être porté « le coup décisif contre les classes au pouvoir d’Angleterre (décisif pour le mouvement ouvrier du monde entier). »4
Notons que, du vivant de Marx et Engels, la classe ouvrière en Irlande même restait embryonnaire, tant le pays était arriéré. Le prolétariat irlandais, dans la mesure où il existait, était concentré surtout dans les villes industrielles de Grande-Bretagne, ou aux États-Unis. C’est seulement à partir des années 1890 qu’un mouvement socialiste vit le jour en Irlande, sous la direction de James Connolly. Convaincu de la nécessité d’une politique indépendante pour la classe ouvrière face aux nationalistes bourgeois, ce dernier affirmait : « Le progrès de la lutte pour la liberté de toute nation opprimée doit nécessairement aller de pair avec la lutte pour la liberté de la classe la plus opprimée de cette nation. »5 Il fut exécuté par les autorités britanniques pour avoir préparé et codirigé, avec des organisations nationalistes, le soulèvement armé à Dublin en 1916.
12 février 2026.
1Karl Marx, « Le conseil général au conseil fédéral de la Suisse romande » [1870], in Irlande, classes ouvrières et libération nationale, p. 373.
2Friedrich Engels, « Fergus O’Connor et le peuple irlandais » [1848], ibid. p. 259.
3Karl Marx, « Le conseil général au conseil fédéral de la Suisse romande » [1870], ibid. p. 374.
4Karl Marx, Lettre à Siegfried Meyer et August Vogt [1870], ibid. p. 455.
5James Connolly, Le rôle de la classe ouvrière dans l’histoire de l’Irlande, 1910.