À Minneapolis, Trump se heurte à la réaction de la population21/02/20262026Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2026/02/une_254-c.jpg.484x700_q85_box-11%2C0%2C1372%2C1969_crop_detail.jpg

À Minneapolis, Trump se heurte à la réaction de la population

« Nettoyer Minneapolis des pires des pires criminels étrangers », en l’occurrence venus de Somalie, c’est ainsi que Donald Trump a défini, en décembre 2025, la mission des voyous en uniforme de l’ICE envoyés dans cette ville du Minnesota. C’est en effet en ces termes que le président des États-Unis parle des travailleurs essentiels à la vie sociale et économique qui n’ont pas les bons papiers. Mais il n’imaginait pas alors, qu’après les deux meurtres perpétrés dans le cadre de cette « mission », il se heurterait à une mobilisation populaire locale d’ampleur suffisante pour le contraindre à une retraite.

Au cours de la première année de son second mandat à la Maison-Blanche, le président milliardaire a poussé le Congrès à augmenter considérablement les moyens de l’ICE, la police fédérale de l’immigration, qui dispose à présent d’un budget supérieur à celui de l’armée espagnole ou à celui de l’armée turque. Cela lui permet, par exemple, de payer la multinationale française de services informatiques Capgemini pour qu’elle l’aide dans la traque aux migrants.

L’ICE (Immigration and Customs Enforcement, Service de la répression de l’immigration et des douanes) œuvre conjointement avec la police fédérale des douanes et des frontières, CBP (Customs and Border Protection). Avec toute l’attention médiatique recherchée par Trump, ces deux agences ont été envoyées en force en 2025 dans certains quartiers de Los Angeles, de Washington, de Chicago, ainsi que dans les agglomérations moins peuplées de Portland, Memphis et Charlotte. Des centaines d’autres villes, et parfois certaines usines, entrepôts ou fermes, ont également fait l’objet de raids antimigrants.

Odieuse chasse aux migrants

Partout cette politique de rafles a été brutale. On a vu des enfants servir d’appât pour capturer leurs parents, des parents arrêtés devant l’école de leurs enfants, des établissements scolaires envahis par les paramilitaires de l’ICE et de la CBP, des habitants sortis de leur lit en pleine nuit et menacés en bas de leur HLM pris d’assaut, des immigrés munis de papiers légaux envoyés en centre de rétention à des milliers de kilomètres – sort qu’ont eu à subir aussi certains Américains avant d’avoir pu prouver leur citoyenneté –, des sans-papiers arrêtés au moment de se voir remettre la carte verte de résident permanent, etc.

Au moins huit personnes ont été tuées dans ces raids au cours de l’année 2025 et 38 autres sont mortes dans les centres de rétention – la plupart sont des prisons gérées par des entreprises privées, touchant leur part du budget de l’ICE – qui emprisonnent actuellement 70 000 personnes. Après ces raids, des juges ont remis en liberté des personnes arrêtées manifestement à tort. Mais peu importe à Trump, qui veut, dans la comparaison avec les précédents présidents, les démocrates Obama et Biden, apparaître clairement comme le plus grand et le plus énergique champion des expulsions.

Mais les raisons de l’État fédéral d’agir ainsi vont au-delà de l’ego surdimensionné de l’actuel président et des calculs électoraux de sa coterie républicaine. La focalisation de l’attention des médias sur la chasse aux immigrés permet de camoufler autant que faire se peut bien des problèmes, et notamment les inégalités sociales, qui s’accroissent. Alors que l’enrichissement de la bourgeoisie progresse au rythme de la spéculation boursière, 70 000 emplois ont disparu dans l’industrie en moins d’un an. La multinationale du commerce Amazon va licencier 16 000 de ses employés, en plus des 14 000 de l’an dernier ; celle du transport UPS va se débarrasser de 30 000 salariés, outre les 48 000 de l’an dernier. L’inflation de ces dernières années a laminé le niveau des salaires ouvriers mais aussi les revenus de plus larges couches qui voient s’éloigner leur rêve d’accéder au niveau de vie de la petite bourgeoisie prospère et qui plongent vers la paupérisation.

Militarisation de la société

La violence antimigrants a encore un autre but, peut-être plus important encore pour la bourgeoisie américaine : il s’agit d’habituer toute la population, pas seulement les immigrés, à craindre la police, l’armée et toutes les forces militarisées dont disposent les différentes autorités, et de lui imposer la résignation face aux injustices. À Los Angeles l’été dernier, c’est même la troupe d’élite des Marines qui a été envoyée en ville pour intimider. C’est une étape nécessaire, du point de vue des dirigeants de l’impérialisme américain qui savent que leurs agressions militaires à l’étranger pourraient se multiplier et déboucher sur des guerres qui nécessiteront l’acceptation de bien des sacrifices.

Dans presque toutes les villes où elles se sont déployées en force, les provocations de l’ICE et de la CBP ont généré une contestation. Même à petite échelle, des habitants se sont regroupés pour houspiller ces policiers fédéraux et leur crier de partir de leur quartier, ce qui est aussi une manière d’avertir ceux qui n’ont pas de papiers de se cacher. Dans une dizaine de villes, ces actions, que les autorités appellent des troubles à l’ordre public, ont été le prétexte pour mobiliser et déployer la Garde nationale, une force armée composée de volontaires aux ordres des gouverneurs de chaque État, mais que le président peut aussi commander en la « fédéralisant ». Parfois, la décision venait d’un gouverneur démocrate qui prétendait ainsi protéger la population des exactions de l’ICE, mais même dans ce cas, cela contribuait à habituer les habitants à vivre au rythme des patrouilles en uniforme.

De plus, cela peut être une manœuvre pour affaiblir une mobilisation naissante de la population dont les dirigeants du Parti démocrate ne veulent pas. Ils estiment que leur intérêt est de prétendre qu’il suffit de faire confiance aux autorités locales démocrates pour tenir les molosses de Trump en respect, afin de convaincre que tout rentrera dans l’ordre si on élit des démocrates au Congrès lors des élections de novembre 2026 et un démocrate à la présidentielle de 2028.

Meurtres à Minneapolis

C’est fin novembre 2025 que Trump a annoncé l’envoi de l’ICE à Minneapolis, qui forme avec Saint-Paul une agglomération de 3,7 millions d’habitants sur le cours supérieur du Mississippi. Elle fait partie des régions des États-Unis où les démocrates tiennent les institutions locales. Des municipalités à l’État du Minnesota, elles sont des cibles pour Trump.

Le 7 janvier 2026, Renée Good, qui venait de déposer son enfant à l’école, rentrait chez elle lorsqu’elle est tombée sur des agents de l’ICE qui ratissaient son quartier. Selon ses proches, elle n’avait jamais participé à des activités de surveillance de l’ICE, mais comme bien d’autres habitants de Minneapolis, elle voulait leur demander des comptes et les voir partir. Quelques instants après, un de ces policiers l’a tuée de trois balles alors qu’elle s’éloignait en voiture. Sur-le-champ, une petite foule se rassembla pour témoigner de son hostilité aux meurtriers en uniforme.

Immédiatement, le vice-président J. D. Vance a assuré le tueur d’une totale immunité. Dans la foulée, la justice fédérale s’est assurée qu’il ne serait pas poursuivi, même par les autorités judiciaires locales, tout en lançant une enquête à l’encontre de la conjointe de la victime. La ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem, la porte-parole de la Maison-Blanche et d’autres trumpistes se sont précipités devant les médias pour accuser Renée Good d’avoir mis en danger les policiers, et même, l’ont accusée de « terrorisme ». Trump lui-même l’a décrite comme une folle dangereuse. Mais s’agissant d’une mère de famille blanche qui de toute évidence ne menaçait personne, même certains électeurs de Trump ont éprouvé des doutes quant à sa propagande présentant l’ICE comme une force défendant la population contre de dangereux criminels. Aux yeux du plus grand nombre, c’est l’ICE qui avait commis un crime.

Les jours qui ont suivi, les protestations se sont multipliées, à Minneapolis bien sûr, mais aussi ailleurs. La réaction de Trump a été d’envoyer sur place un millier d’agents de la CBP en renfort des 2 000 de l’ICE – à comparer aux 800 membres de la police municipale de Minneapolis – espérant écraser ainsi toute volonté de résistance de la population. Un Vénézuélien, manifestant le 14 janvier, a d’ailleurs été blessé par balle par un policier de l’ICE.

Or, dans cette ville, les habitants avaient déjà protesté massivement en 2020 contre les violences policières lorsque George Floyd avait été étranglé à mort par un policier en pleine rue, et la volonté de s’organiser s’est manifestée à nouveau rapidement. Au niveau local, dans des quartiers particulièrement visés par l’ICE, des réseaux d’habitants se sont constitués pour surveiller les faits et gestes de la police fédérale, pour avertir les immigrés afin qu’ils puissent se cacher, pour faire barrage de leur corps aux véhicules de ces troupes d’occupation.

Les exactions de l’ICE sur place et les provocations de Trump dans les médias ont ainsi commencé à faire naître des militants. Tel était le cas d’Alex Pretti, un infirmier qui filmait des agents de la CBP le 24 janvier, et aidait une femme qu’ils avaient bousculée, quand il a été projeté à terre et tué de dix balles, tirées à bout portant dans le dos par ces policiers. Là encore la victime a été accusée par la Maison-Blanche. Parce qu’il portait une arme, ce qui est parfaitement légal, et bien qu’il ne l’ait pas brandie, Pretti « voulait massacrer les policiers », et a été qualifié de terroriste par le chef de cabinet adjoint de Trump. Mais le président lui-même, ayant commencé par expliquer qu’« on ne peut pas se promener avec un pistolet », s’est attiré une critique sévère de l’Association nationale des armes, la NRA. Ce lobby des armes, plutôt habitué à le soutenir, s’est senti en devoir de lui rappeler que beaucoup de ses électeurs tenaient à leur droit de porter des armes et que, pour défendre ce droit, les membres de la NRA manifestaient souvent armés.

Réaction et organisation de la population

Ce second meurtre a provoqué la colère d’un nombre encore plus grand d’habitants de Minneapolis. Dans les jours qui ont suivi, plus de trente mille se sont inscrits dans les réseaux de quartier créés pour lutter contre l’ICE et la CBP. Dans l’agglomération, des petits patrons ont fermé leur entreprise ou leur magasin en signe de solidarité avec les protestataires, encourageant leurs salariés à les rejoindre.

L’extension de la mobilisation, et peut-être son approfondissement, bien qu’il soit difficile d’en juger, a en tout cas obligé Trump à en tenir compte et à opérer un recul. Il a promis qu’il poursuivrait bien sûr la même politique xénophobe, mais de façon plus douce. Une enquête a été autorisée à l’encontre des deux policiers de la CBP qui ont tué Pretti. Sans désavouer publiquement sa ministre de la Sécurité intérieure, le président lui a imposé de rappeler le chef de l’ICE à Minneapolis, Gregory Bovino, qui avait justifié l’assassinat de Pretti. Il a envoyé à sa place son expert en expulsions, Tom Homan. Tristement connu pour avoir séparé les enfants de migrants de leurs parents, Homan a néanmoins dû annoncer dans un premier temps le retrait de Minneapolis de 700 policiers fédéraux, puis des 2 300 restants le 12 février, prétendant que, grâce à leur action, « le Minnesota est moins qu’avant un sanctuaire pour criminels », ainsi qu’il qualifie les travailleurs immigrés. En deux mois, 4 000 d’entre eux ont été arrêtés. Trump espère sans doute qu’Homan saura continuer la chasse aux migrants à l’échelle du pays sans susciter trop d’opposition visible.

Au même moment, l’armée a annoncé que les gardes nationaux se retiraient de Los Angeles, Chicago et Portland, où le gouvernement fédéral les avait envoyés au cours de l’année 2025, pour mettre fin aux protestations anti-ICE.

Si cela apparaît comme un recul politique, il reste limité et ne préjuge pas de l’avenir, car les gros bataillons de l’ICE peuvent continuer de se déplacer de ville en ville. À l’automne dernier, alors que Trump retirait l’ICE de Chicago, il n’a pas voulu que les protestataires crient victoire et a proclamé : « Nous reviendrons, peut-être différemment et plus fortement […]. C’est seulement une question de temps. » Homan vient de faire la même promesse : « Nous reviendrons » à Minneapolis.

Il est certain qu’à Minneapolis, le rouleau compresseur Trump a rencontré une difficulté, non pas parce que les politiciens démocrates se sont offusqués, ni parce que des artistes et même quelques grands patrons ­d’Hollywood se sont remis à le critiquer après les deux meurtres, et que certains sommets de la société désapprouvent ses méthodes. Ce qui a compté est le fait qu’une partie de la population a commencé courageusement à s’organiser, par en bas, pour tenir en échec les brutes armées de l’ICE et de la CBP, et ne pas accepter cette occupation paramilitaire et cette tentative de terroriser les quartiers populaires.

À Minneapolis, la mobilisation populaire est sortie de l’ordinaire et a pris un caractère militant, dépassant les habituels milieux politisés. Cette réaction peut-elle se transmettre à d’autres villes ? Peut-elle contribuer à faire naître en nombre des révoltés voulant sortir de leur isolement ? Peut-elle faire évoluer des travailleurs et changer l’atmosphère sur les lieux de travail ? L’avenir le dira. Trump, son gouvernement et plus largement les cadres de l’État, ainsi que les capitalistes préoccupés de maintenir leur domination sur la société peuvent le craindre. Mais, de leur côté, tous ceux qui sont révoltés par les injustices et par la politique de Trump peuvent l’espérer.

Trump représente non seulement une extrême droite agressive qui veut diviser les travailleurs en s’en prenant à la partie immigrée de la classe ouvrière, mais il représente aussi la morgue de la poignée de milliardaires qui pompent les richesses d’une planète de huit milliards d’êtres humains, et lui préparent un sombre avenir. Face à cette classe dominante et à ses représentants de plus en plus arrogants, la faculté de la population à réagir, qui a émergé aux yeux de tous, est porteuse d’espoir.

16 février 2026

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