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Colombie : derrière la victoire de l’extrême droite
Abelardo de la Espriella, cet avocat d’extrême droite enrichi en défendant narcos et paramilitaires, au train de vie de grand bourgeois partagé entre ses résidences de Miami et de Florence, allié de Trump, est devenu le 21 juin le nouveau président de la Colombie.
Entre le premier et le second tour de l’élection, face à la menace représentée par ce candidat, des militants de gauche se sont mobilisés dans les rues tandis que le candidat de gauche, Ivan Cepeda, faisait son possible pour rallier certains politiciens de la droite modérée et rassurer les électeurs de celle-ci. La participation, plus de 64 %, a été exceptionnelle. Près de 2 millions et demi d’électeurs supplémentaires se sont déplacés. Le « pacte historique » d’Ivan Cepeda a ainsi gagné 3 millions de voix. Cela n’a pas suffi car le candidat d’extrême droite en a gagné de son côté 2 millions et demi provenant de la droite conservatrice, qui s’était ralliée. La différence n’a été que de 200 000 voix.
Cette quasi-égalité cache des différences extrêmes selon les régions. Les régions centrales, où éleveurs et propriétaires terriens donnent le ton, ont plébiscité l’extrême, droite avec des scores pouvant atteindre localement 90 %. Dans la majeure partie du département d’Antioquia, celui de Medellin, depuis longtemps sous le contrôle de la droite d’Uribe où, dans les années 1990, les paramilitaires s’étaient organisés, les scores vont de 75 à 85 %.
À l’inverse, dans les territoires périphériques, plus pauvres, peuplés en partie ou totalement de communautés amérindiennes ou afrodescendantes, les scores sont inverses : ils atteignent 79 % pour la gauche dans le Putumayo, au sud du pays, région amazonienne frontalière de l’Équateur, et 81 % dans le Choco, sur la côte pacifique, isolée du reste du pays.
L’extrême droite, grandement aidée par les médias et les Églises, a réussi à imposer le thème de la sécurité et de l’ordre. Elle a dénoncé la gauche « complice des guérillas » et a annoncé une politique militariste, à base de bombardements et de destruction chimique des plantations de coca. Les anciens clivages sont ainsi réapparus, comme lors du référendum de 2016 au cours duquel la population devait se prononcer pour ou contre les accords de paix avec la guérilla des FARC. Les régions comme le Choco ou le Putumayo avaient voté pour la « paix totale », politique de la main tendue aux groupes armés, prônée par Petro, le président de gauche sortant, et que Cepeda voulait poursuivre.
L’extrême droite a pu bénéficier du fait que cette politique semble avoir échoué complètement, et en effet la pauvreté ne recule pas. Des enfants continuent de mourir de malnutrition dans les régions les plus pauvres. Alimentée par cette misère, la violence, elle, monte à nouveau.
Si la violence que subit la population ne fait pas les gros titres, l’assassinat, au début de la campagne électorale, du sénateur de droite et candidat à la présidentielle Miguel Uribe Turbay les a faits. Le tueur, âgé de 15 ans, fait partie de ces milliers d’enfants des quartiers les plus pauvres, sans ressources ni espoir, accros aux drogues les plus destructrices et qui, dès l’âge de 8 ans pour certains, sont prêts à tout pour quelques dollars. La crise économique et l’envolée du trafic de drogue nourrissent la violence urbaine et détruisent une partie de la jeunesse de ces quartiers.
La presse a désigné comme instigateur du crime Ivan Mordisco, le chef d’une scission des FARC restée en dehors des accords de paix de 2016 et dont le groupe armé est devenu une bande narco-criminelle. Sa troupe est en guerre, dans le Putumayo, avec d’anciens paramilitaires d’extrême droite devenus narcos et avec l’ELN (Armée de libération nationale). Cette guérilla d’origine guévariste s’affirme toujours révolutionnaire mais dicte sa loi aux communautés locales. Elle leur impose ses règles, en particulier la culture de la coca, les taxe et gère les laboratoires de pâte-base pour se financer. Vers la frontière avec le Venezuela, l’ELN affronte d’autres groupes dissidents des FARC pour le contrôle des territoires. Dans le Choco, la population subit la guerre entre l’ELN et les paramilitaires-narcos.
Dans ce déferlement de violence, l’État ne représente pas l’ordre et la sécurité, bien au contraire. Les principaux chefs narcos font partie de la bourgeoisie colombienne, et leurs milliards de profits irriguent toute l’économie. Les paramilitaires sont protégés par l’armée, dont ils ont été les supplétifs. La terreur sur les paysans pauvres pour accaparer leurs terres, les assassinats de milliers de syndicalistes, de leaders sociaux ou d’ex-guérilleros des FARC revenus à la vie civile sont bien l’œuvre de la classe dominante. Abelardo de la Espriella, qui parlait « d’étriper la gauche » incarne dans toute sa vulgarité et sa violence cette bourgeoisie et cet ordre social qui n’ont pas été remis en cause pendant les quatre seules années où la gauche a gouverné le pays.