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- Lutte ouvrière n°2997
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Article du journal
Iran
une révolte qui s’étend
Démarrée le 28 décembre par une grève des petits commerçants de Téhéran, une nouvelle vague de contestation du régime continue de s’étendre en Iran, touchant de nombreuses villes et entraînant des catégories sociales variées.

La réactivation en septembre des sanctions internationales contre l’Iran, en particulier l’embargo sur le pétrole, a accéléré la chute du rial, la monnaie iranienne, aggravant une inflation déjà supérieure à 50 %. Si les classes populaires, confrontées depuis longtemps aux difficultés pour se nourrir et payer leur loyer, aux pénuries d’eau ou de médicaments, aux coupures d’électricité, aux salaires payés en retard, sans parler de la corruption généralisée, sont touchées par cette hyperinflation, celle-ci frappe largement aussi la petite bourgeoisie.
Les commerçants qui achètent des produits importés payés en dollars pour les revendre en Iran sont étranglés. Ainsi le prix d’un téléphone portable a doublé en quelques jours. Les dernières annonces du régime, dévaluation du rial par la banque centrale, réduction des quotas permettant un taux de change préférentiel, augmentation du prix de l’essence, tout en maintenant toutes les dépenses pour l’armée et la police, ont provoqué la colère. En fermant leurs boutiques pour dénoncer la politique du régime, les commerçants ont déclenché une nouvelle vague de révolte, trois ans après le mouvement « Femme-vie-liberté ».
Très vite, la contestation s’est étendue aux étudiants mais surtout à des milieux populaires dans plusieurs dizaines de villes moyennes, en particulier dans l’ouest du pays. Au slogan « Mort au dictateur » qui vise l’ayatollah Khamenei, se sont ajoutés « Nous n’avons pas peur car nous sommes tous ensemble » ou « Ni Gaza, ni le Liban, que ma vie soit sacrifiée pour l’Iran », pour dénoncer les coûteuses interventions militaires extérieures du régime. De multiples vidéos circulent sur les réseaux sociaux montrant des affrontements entre des manifestants et la police, des attaques contre des commissariats ou des véhicules de police. Certains bassidjis, ces miliciens qui encadrent les quartiers populaires, ont été attaqués voire tués tandis que d’autres manifestants scandaient « Policiers avec nous ». Il semble que dans certaines villes, la police ait effectivement basculé de leur côté.
Si les révoltes contre le régime se succèdent depuis des années, si les grèves ouvrières sont récurrentes, la nouveauté est cette fois-ci la participation de ceux qui forment le Bazar, et qui sont depuis 1979 l’un des piliers du régime des mollahs. Le Bazar mêle des bourgeois fortunés, disposant de multiples relais au sein de l’appareil d’État et de réseaux à l’étranger, y compris dans les pays occidentaux, à des petits commerçants pris entre le marteau et l’enclume. Conscient que la bascule de ces derniers représente une menace existentielle pour le régime, le président de la république Pezechkian a tenté de les amadouer, limogeant le directeur de la banque centrale et parlant de « revendications légitimes ». Il a promis le 4 janvier que chaque citoyen recevrait une prime équivalente à 6 euros par mois, le salaire moyen étant de 170 euros. Mais dans le même temps, il a fait donner sa police : près d’une trentaine de personnes auraient été tuées, sans compter les centaines d’arrestations.
Cette répression a servi de prétexte à Trump pour lancer aux dirigeants iraniens : « Si vous tirez sur des manifestants, les États-Unis viendront à leur secours. Nous sommes prêts, armés et parés à intervenir. » Il faut le cynisme sans limite du chef de l’impérialisme, principal responsable des souffrances subies par le peuple iranien, pour se poser en sauveur des révoltés. Une intervention américaine en Iran est certes possible comme on l’a vu en juin, lorsque les aviations américaine et israélienne ont visé les installations nucléaires iraniennes et tué des cadres scientifiques et militaires.
Ces bombardements ont contribué à affaiblir le régime. Mais si elle avait lieu, une telle opération ne pourrait qu’apporter de nouveaux malheurs à la population iranienne. Comme en Irak en 2003, elle risquerait de provoquer l’éclatement du pays en alimentant des forces centrifuges parmi les diverses nationalités, qui cohabitent en Iran. C’est ce qu’a formulé Ali Larijani, chef du Conseil suprême de sécurité de l’Iran en réponse aux menaces de Trump : la chute de la république islamique pourrait plonger « toute la région plus profondément dans la crise et l’instabilité ».
Quant à la restauration de la monarchie, renversée en 1979 par la révolte populaire reprise en mains par les mollahs de Khomeiny, elle ne ferait que remplacer une dictature par une autre. Si certains médias pro-américains mentionnent l’apparition de slogans acclamant Reza Pahlavi, le fils du shah déchu installé aux États-Unis, de nombreux manifestants crient « À bas l’oppresseur, le Guide ou le roi ». S’ils n’ont sans doute pas une conscience claire des voies et des objectifs qui permettront de changer leur sort, ces manifestants-là ont mille fois raison.